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L’Académie française et le CNRS ne sont pas des garanties de pensée scientifique

mercredi 16 décembre 2020, par Pierre

« Chaque langue est une manière de dire le monde », c’est le titre d’un article de La Recherche paru à l’automne 2020.
C’est un joli titre, mais le corps de l’article, qui est une interview de Barbara Cassin, comporte plusieurs erreurs scientifiques et opinions infondées. C’est d’autant plus dommage que ces erreurs étaient déjà présentes dans un de ses livres paru en 2012.
Ce texte vise donc à rectifier certaines inexactitudes manifestes, inconsidérément avancées dans cet article d’une revue aussi prestigieuse que La Recherche. Cela, dans l’espoir qu’elles disparaîtront des futurs ouvrages de Mme Cassin, et de quelques autres se fiant en toute bonne foi à ses indéniables compétences dans d’autres domaines.

15 novembre 2020 : je viens de recevoir la revue "La Recherche", dans sa nouvelle présentation trimestrielle.
Sur la couverture, l’annonce d’une interview de Barbara Cassin, philosophe, médaille d’or du CNRS : "Chaque langue traduit une vision du monde".
Sur les 8 pages de l’article, il y a autant de fois le mot "espéranto" (dont une dans "désespéranto"). Ceci peut inciter des lecteurs à aller voir sur internet pour en savoir plus, mais toutes les références à l’espéranto sont négatives, et souvent fausses.
Ces erreurs étaient déjà présentes dans un livre paru en 2012.

J’ai donc envoyé un courriel au journaliste de La Recherche qui avait réalisé l’interview, pour l’informer de ces erreurs, et lui demander, si possible, une rectification. Un mois plus tard, je n’ai aucune réponse.

Je pense donc utile d’essayer de répandre l’information plus largement, en espérant qu’elle parviendra à Mme Cassin, pour que ses prochains livres soient plus fiables, avec moins d’opinions sans grand fondement. J’essaye ici de fournir des références, de façon à permettre un débat constructif sur le sujet des langues et de leur importance.

Barbara Cassin ne cite l’espéranto que dans des phrases négatives

  • «  L’espéranto, par exemple, n’a absolument rien d’universel  » : oui, et c’est volontaire de la part de L. Zamenhof. Il a appelé son projet « Langue internationale », ce qui n’est pas la même chose que « langue universelle ».
  • « Et si une langue se définit par des auteurs et des oeuvres, quelles sont les oeuvres originales en espéranto ? » : j’en ai un certain nombre chez moi, et on peut en trouver un beaucoup plus sur https://katalogo.uea.org. On y trouve des oeuvres originales en prose, et des oeuvres poétiques originales
  • «  Louis Couturat, disciple et éditeur du philosophe Leibniz, croyait en l’espéranto comme à un ersatz de langue véritablement universelle ». Il est peu probable que Louis Couturat, mort en 1914, ait employé lui-même le mot ersatz (porteur d’une nuance péjorative), du moins en français où la première occurrence du terme est en général datée de 1916 (par ex. dans le Trésor de la Langue Française, intégré par le CNRS dans son récent CNRTL, à https://www.cnrtl.fr/definition/ersatz).
  • « Ce type de langues se distingue de l’espéranto par sa dimension intelligible et mathématique. Mais l’échec est inscrit dans les deux cas.  ». Cela semble dire que l’espéranto est inintelligible, ce qui n’est pas l’avis del’Union internationale des télécommunications, qui le qualifie de "langage clair", et je ne vois pas où l’échec pourrait être inscrit dans un Livre de prédestination
  • « ersatz de langue universelle, qu’il s’agisse d’un espéranto ou d’un volapük » : on retrouve encore « ersatz », mot négatif et sans explication, en faisant l’amalgame entre espéranto et volapük, comme Charles De Gaulle dans sa conférence de presse de 1962.
  • « une non-langue, le globish [contraction de global English, « l’anglais global », NDLR]. Un espéranto contemporain si l’on veut, à base d’anglais pauvre. ». Comment faire la distinction entre une langue et une non-langue ?

L’espéranto, est-ce une langue, ou une « non-langue »- ?

Arguments pour « c’est une langue » :


Arguments contre « c’est une langue » :

On connaît le proverbe « Une langue, c’est un dialecte qui a une armée et une marine », attribuée à diverses personnalités.
Il est vrai que l’espéranto n’a ni armée ni marine.

L’espéranto, est-ce une manière de dire le monde ?

Dans son livret de présentation de son projet de « langue internationale », en 1887, L. Zamenhof accordait plus de place aux explications de pourquoi et comment il avait imaginé son projet, qu’aux détails de la langue elle-même.
Dans les années qui suivirent, les débats furent vifs pour savoir si l’espéranto devait ou non être associé à une « manière de dire le monde », à savoir «  l’idée interne » de l’espéranto, qui a fait l’objet d’une thèse en 2012 (Paris 13), et de pages internet. Sa définition par L. L. Zamenhof, au congrès de Cracovie en 1912, est la suivante : « L’idée interne de l’espéranto, qui n’a absolument rien d’obligatoire pour les espérantistes individuels mais qui, comme vous le savez, règne entièrement et doit toujours régner dans les congrès d’espéranto, est : sur la base d’une langue neutre, abattre les murs entre les peuples et habituer les gens à ne voir dans leur prochain que des hommes et des frères. Tout ce qui est au-dessus de cette idée interne de l’espéranto n’est qu’affaire privée qui peut éventuellement être basée sur cette idée, mais qui ne doit jamais être considérée identique à l’idée interne. »

Conclusion :
Oui, l’espéranto est bien une langue, et c’est aussi une manière de dire le monde. Que cette manière de dire le monde ne convienne pas à tous, c’est un autre problème, sur lequel chacun peut avoir son opinion.

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